Dans un lycée de banlieue calme où je travaille, je vois des gens coexister.
Personnels et élèves de tous poils se croisent, se bousculent, se méprisent, se sourient, s’aiment, se draguent, s’ignorent, se battent, s’insultent, se blessent et oeuvrent ensemble à l’activité de cet édifice humain.
J’y vois chaque jour des mal-communiquants qui circonvolutionnent et violentent pour ne pas dire qu’ils exigent, tout en exigeant d’être compris et craints. Et ce qui nous y arrive de fâcheux ne peut jamais venir que des autres.
Beaucoup d’élèves se craignent entre eux et sont agressifs vis à vis des enseignants et des adultes encadrants en général, jusque dans le symbole qu’est l’édifice du lycée : on détruit, on piétine, on taggue, on salit, on chie, on pisse, on crache, on souille, on éructe et celui qui trouve quelque chose à redire fait mieux de se taire sous peine de payer cher sa traîtrise. Et l’on admire l’enturbanné, le chauve, ou le mega-looké, si sûr de tout, qui donne un sens là où personne ne s’en est chargé avant en confirmant que le système actuel est pourri.
Beaucoup d’adultes se craignent entre eux et sont agressifs vis à vis de leurs collègues, qu’ils méprisent, et dont ils exigent d’être compris. Quand on est adulte, on craint le chef pour médire de lui en son absence avec d'aussi médiocres que soi, dont on régle le sort dés que leur tour se présente. On salit la fonction de l’autre, on pourrit, on complique, on se désiste, on paranoïe, et on a surtout pas l’idée d’œuvrer à une œuvre commune.
Ces adultes encadrent les élèves précédemment évoqués, en déversant sur eux ce qu’ils n’ont pas pu exprimer à leur pairs.
Et si un lycée, c’était sacré ? Et le courage ? Et les désirs ?
Quand je les croise, tous ces gens, j’entends des petits pizzicati de violon pianissimo en double croche qui me susurrent :
pas moufter, pas penser, manger, jouir, et dormir,
pas moufter, pas penser, mais dés qu’on le peut, détruire,
pas moufter, pas penser, choisir un maître, et obéir,
pas moufter, pas penser, se plaindre et puis mourir.
Et puis un deuxième motif arrive en contrepoint pas bien calé, les altis enchérissent :
Entre temps, couper des têtes
Des rupins ou des relous
Entre temps couper des têtes
De ceux qui sont pas comme nous
Et les timbales, bancales, immenses, enfoncent le clou :
Boum la bomba, boum là-bas, boum la bomba, Boum pas comme moi
Et les grands-mères, lasses, les contrebasses, nous disent lentement :
Nous avons tant souffert
Nous avons tant aimé
Nous n'avons pas transmis
Avons juste subi
Il faut nous pardonner
Il faut vous pardonner
d'être d'âme et de sang
Aimez mieux vos enfants
Mais personne ne dirige l’orchestre. Et personne ne viendra.
Le messie c’est l’adulte ( étymologiquement ad-: vers, ult- : autre)*. Celui qui est prêt à quitter ses certitudes tutrices sans rien renier de sa capacité à s’émerveiller de l’autre. Des crucifiés ont déjà essayé de nous le dire. Notre oreille tendue vers l’Autre et notre Désir de jouer notre phrase dans le rythme et dans le ton qui fera naître les harmoniques avec le son de l’Autre. Leçon de l’Autre. Comme dans un très bon groupe de free jazz. John Coltrane et son Love Suprême.
Nous sommes seuls à pouvoir nous aimer les uns les autres.
Mon chat s’est endormi entre ma poitrine et le clavier de l’ordinateur. Le rythme de mes doigts qui travaillent le berce; mon attention vers ce que je viens d’écrire, l’espoir que j’y mets, tout cela le traverse. Il est serein, ventre à l’air. Il miaoute et s’étire doucement dans ses rêves peinards qui s’accommodent très bien de ma veille inquiète.
Nous coexistons dans la paix de ce moment. Nous nous aimons, mon frère chat.
Châtenay Malabry, le 15 octobre 08
* Faux, licence poétique: l'étymologie citée est celle d'adultère, qui réduit le concept de "vers l'autre" à la trahison dans le couple, à la grande joie des manipulateurs-diviseurs.Adulte fait partie de la famille de Haut (racine indo-européenne al- "nourrir", représentée en latin par alere, altus puis alitus, nourrir, "faire grandir", d'ou almus "nourricier", "bienfaisant", d'où aliment, alescere "grandir, "croître", et coalescere "grandir ensemble", "s'unir en croissant". Altus "qui a fini de grandir". Altum "la haute mer", latin impérial altanum "vent qui souffle de la mer", altitudo "hauteur" ou "profondeur", exaltare "élever". Variante ol-, proles "ensembledes enfants", d'où proletarius "citoyen de la dernière classe qui ne fournit à la cité d'autre ressource que sa progéniture" (!!), adolescere "grandir", part. présent, adolescens "en train de grandir", part. passé adultus "qui a fini de grandir". Abolescere "vieillir, se perdre, être aboli" et abolere "anéantir"... (in Le Robert Dictionnaire Etymologique, Jacqueline Picoche, 2008)